L’esprit de Noël

C’est Noël. Le soleil est doux et le froid mordant. Des cars de flics quadrillent les abords de la cathédrale Notre-Dame. Ils semblent avoir été posés là pour remplacer les blocs de béton et de granit qui protègent habituellement les lieux touristiques des « voitures folles » et des « camion fous », lesquels pourront donc éventuellement s’écraser sur des fonctionnaires oisifs plutôt que sur ces blocs inertes en cas d’attaque.
C’est Noël, donc, mais je ne vois pas de sapin au milieu du parvis comme c’était le cas avant.
C’est Noël ? « Oui, oh, heu… Joyeuses fêtes ! » comme dirait Coquerel pour dissimuler toute référence chrétienne.1 On fêterait juste une fête, des fêtes. Joyeuses célébrations ! Joyeuses joies ! Cela n’a aucun sens.
Il n’y a pas grand-monde dans le métro. Je m’assois seul à l’extrémité d’une rangée de trois sièges. Une conne s’installe à côté de moi avec son enfant alors qu’il y a plein d’autres places libres dans la rame. Elle me bouscule avec son gros cul et s’excuse avec un sourire et un « pardon » dépourvu de toute sincérité.
Je sens son regard se poser sur l’écran de mon téléphone, alors j’interromps ce que je fais, j’ouvre l’application Musique, lance C’est pas du bronze de Jacques Dutronc dans mes écouteurs, et je range mon appareil. Cette chanson, qui figure sur l’album éponyme paru en 1982 — la jaquette représente une paire de seins sous un t-shirt mouillé —, ne veut absolument rien dire mais que je la trouve amusante.
Tout ce qui se coule, se moule, se roule en boule, c’est pas du bronze.
Bizarrement, je n’ai jamais réussi à trouver les paroles de cette chanson sur Internet. On y trouve pourtant tout un tas de merdes.2
J’allume la télévision. Sur la deux, un animateur que j’ai déjà vu mais dont je ne connais pas le nom dit avoir une pensée pour les personnes seules ; pareil sur CNews avec Christine Kelly.
Merci.
Je suis seul ou presque. J’ai deux chats et je reste en contact avec mes proches par téléphone.
J’ai pris de quoi réveillonner à ma façon : du fromage à raclette de supermarché à peu près sain, c’est-à-dire sans coagulant ni conservateur ; du jambon de Bayonne de supermarché aussi puisque, apparemment, c’est le seul jambon que les industriels ne garnissent pas de dextrose, c’est-à-dire de sucre ; et quand même un peu de jambon blanc, non dépourvu d’additifs mais bio.
J’allume les bougies qui chauffent le petit appareil à raclette individuel, ainsi qu’une autre bougie, parfumée celle-là, pour couvrir l’odeur…
Je me sers une coupe du champagne qui traîne dans le réfrigérateur depuis un an — il est encore bon, très bon même. Je m’en sers une autre, quatre, cinq ou six coupes en tout, je ne sais pas.
Jean-Luc Reichmann anime une émission qui ressemble beaucoup à celle qu’on regardait le midi chez les grands-parents pendant les vacances. J’observe la France périphérique en mâchouillant mon fromage caoutchouteux tel un ruminant.
J’ai placé ton portrait à ma droite, sur le rebord de la cheminée.
Tu adorais passer Noël avec nous, tes deux enfants. Tu t’appliquais beaucoup dans la préparation du repas, toujours raffiné, de l’apéritif à la bûche, que tu faisais d’ailleurs toi-même, en passant par le champagne, que tu choisissais toujours à merveille.
Avec l’âge, je n’aimais plus tellement le moment des cadeaux. Je trouvais que c’était un truc d’enfant, mais je me pliais à la tradition pour te faire plaisir. Je voyais bien que c’était important pour toi, je le voyais dans ton regard — était-ce celui de la petite fille qui avait manqué de marques d’amour dans son enfance ? Ou celui de la mère nostalgique qui cherchait à revivre les meilleurs moments de sa vie dans les yeux de ses propres enfants désormais grands, trop grands ?
J’ai bien cru que tu t’en sortirais, que tu étais « guérie » — c’était le mot du médecin. Je voyais des signes de bon augure autour de moi, je décryptais les signes rassurants des dieux de l’Olympe. Et pourtant…
Comment ne pas être athée désormais ?
C’est mon premier Noël sans toi ; il vient clore une année cruelle.
J’ai tout mangé mais pas tout bu. Il reste encore un peu de champagne au fond de cette bouteille que tu m’avais offerte mais que je n’avais pas encore ouverte. Je me chausse, descend les escaliers de l’immeuble et traverse la route. Entre deux marronniers, je bois une dernière gorgée au goulot et verse le breuvage sur l’herbe. Limaces, buvez mon sang ! J’ai préféré offrir ton champagne à la terre plutôt qu’au siphon de la cuisine.
Je débarrasse la table, débranche la guirlande électrique du sapin, replace un santon que les chats ont fait tombé de la crèche, et je souffle sur la dernière bougie, celle au parfum de cèdre.
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« ‹ Joyeuses fêtes ? Non, joyeux Noël › : Sonia Mabrouk corrige Éric Coquerel sur CNews », TV Magazine, 24 décembre 2025, tvmag.lefigaro.fr ↩︎
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Ne vous y méprenez pas, j’adore l’œuvre de Jacques Dutronc. En 2024, j’étais dans le top 100 de ses auditeurs sur Apple Musique — véridique ! ↩︎